La première gorgée de bière – et autres plaisirs minuscules, c’est un recueil de textes très courts, publiés en 1997, qui explorent les détails du quotidien, s’arrêtent sur nos petits gestes, se penchent sur notre rapport aux choses et nous invitent à flâner, le nez en l’air, les yeux bien ouverts et les oreilles à l’affut.

Le charme poétique du minuscule

Philippe Delerm, inventeur de l’« instantané littéraire », a l’art de capter ce que d’autres jugeraient insignifiant. Le goût acidulé des mûres que l’on cueille les derniers jours d’août avant de glisser vers l’automne ; le vague à l’âme ouaté des dimanches soirs ; la consternante amertume qui nous saisit devant une espadrille mouillée, dont on sait qu’elle ne sèchera jamais tout à fait. Il porte une attention extrême à ces micros-plaisirs qui peuplent le présent.

En mettant la vie quotidienne en relief, Delerm n’invente rien ; il réveille ce qui est déjà là, en nous. Il suscite des résonances, restaure des perceptions oubliées, recueille des sensations diffuses. Une phrase, et nos souvenirs remontent à la surface. Ils sont tantôt olfactifs, tantôt visuels, tantôt auditifs. Des arrêts sur images qui ont la saveur de ces vieilles photos patinées par le temps. 

L’écriture de l’infime

Écrire l’infime avec sérieux exige une plume habile et sensorielle. Dans ces quelque 120 pages, Delerm offre une espèce de refuge hors du réel et dessine un univers loin du fracas du monde, tissé de souvenirs communément partagés. Le style Derlem est particulier : doux, contemplatif, nostalgique, centré sur les petits riens enfouis au fond de nous qui célèbrent le banal. Une écriture en pointillés, pareille à l’esthétique impressionniste, qui suggère plutôt qu’elle ne dit.

Un recueil à lire comme on sirote un thé un dimanche pluvieux : par petites gorgées.

« C’est un luxe paradoxal. Communier avec le monde dans la paix la plus parfaite, dans l’arôme du café. Sur le journal, il y a surtout des horreurs, des guerres, des accidents. Entendre les mêmes informations à la radio, ce serait déjà se précipiter dans le stress des phrases martelées en coups de poing. Avec le journal, c’est tout le contraire. On le déploie tant bien que mal sur la table de la cuisine, entre le grille-pain et le beurrier. On enregistre vaguement la violence du siècle, mais elle sent la confiture de groseilles, le chocolat, le pain grillé. »