Le titre annonce la couleur du roman : Lisa Charvet, vingt ans, a menti lorsqu’elle a prétendu avoir été violée cinq ans plus tôt par un certain Marco Lange, ouvrier du bâtiment. Depuis toujours, l’homme clame son innocence. Le procès en première instance l’a pourtant condamné : il a écopé d’une peine de dix ans de prison. Une sanction lourde contre laquelle il interjette appel et qui se révèle des années plus tard sans fondement.
La Petite Menteuse, c’est l’histoire d’une victime piégée dans un engrenage qui la dépasse et d’un homme qui croupit injustement en prison, condamné sur la base de témoignages orientés et d’un procès-verbal qui avait préjugé de sa culpabilité – sans parler de l’influence des médias qui ont jeté l’homme en pâture et rapidement réglé son sort.
Dans la peau d’une avocate
Alors que le procès en appel doit bientôt avoir lieu, Lisa choisit de renoncer à l’avocat qui l’avait jusque-là défendue pour lui préférer une avocate : Alice Kéridieux. C’est à elle que, dans le secret de son cabinet, elle va avouer son mensonge.
L’avocate tombe des nues. Choquée, elle hésite : d’un côté, elle salue le courage de Lisa qui veut s’arracher à son statut de victime ; d’un autre, elle aimerait mieux la faire taire : cet aveu est une bombe. Alice Kéridieux le sait, cette révélation va porter atteinte à la parole des victimes de crimes sexuels. Elles qui osaient enfin prendre la parole et qui commençaient tout juste à être entendues… Le moment est mal choisi.
Le lecteur partage son malaise, ses interrogations, ses vacillements, ses contradictions. Car malgré le souci qu’a Alice Kéridieux de défendre la cause des femmes, l’avocate peut-elle fermer les yeux sur pareille erreur judiciaire ?
Un roman entre thriller psychologique et enquête journalistique
Le roman se lit comme un thriller psychologique qui interroge notre propension à faire nôtre ce dicton : il n’y a pas de fumée sans feu. L’enjeu de l’histoire n’est plus celui de la culpabilité puisqu’on sait d’entrée de jeu que Marco Lange est en réalité innocent. L’autrice nous emmène sur un autre terrain : celui des dérives d’une justice médiatisée.
Qu’est-ce qui a conduit à ce fiasco judiciaire ? Qu’est-ce qui a poussé Lisa à mentir ? Comment l’adolescente s’est-elle retrouvée piégée dans un engrenage qui la dépasse ? Quid, aussi, du rôle des jurés, ces hommes et ces femmes tirés au sort, qui ont chacun leur histoire, chacun leurs soucis, leur vécu, leurs préjugés, et à qui l’on demande de faire abstraction de tout pour juger leurs semblables ?
Le roman initie un vrai questionnement sur la parole de la victime et sur l’intime conviction, mais l’enquête n’est pas seulement judiciaire : il s’agit aussi d’une réflexion sur le duo vérité-morale, un duo qui ne fait pas toujours bon ménage.
Un livre à rebours de l’actualité
L’autrice, Pascale Robert-Diard, est chroniqueuse judiciaire au Monde depuis vingt ans. Avec La Petite Menteuse, elle signe un livre à contre-courant des sujets brûlants qui enflamment l’opinion publique à l’ère MeToo.
L’histoire est déstabilisante ; l’écriture alerte, sans fioriture ; et le livre politiquement incorrect. Loin de tout manichéisme moralisateur, il interroge les mécaniques médiatico-judiciaires, creuse avec finesse les ambivalences humaines et nous plonge aussi bien dans la psyché des personnages que dans les travers d’une époque qui tente de réparer le nombre incalculable d’agressions restées impunies depuis des décennies. Faut-il pour autant en faire payer le prix à des innocents ?
Ce qui rend le livre troublant, c’est cette tension entre culpabilité et victimisation. Lisa a menti, certes ; cela fait-il d’elle un monstre, une manipulatrice ?
L’autrice ne juge pas ; elle questionne les faits, décortique les rouages, explore notre rapport à la vérité, et met en lumière la complexité de la parole judiciaire. En toile de fond : un portrait de l’adolescence, cette phase déroutante, parfois empreinte de laideur et de violence ; une société prompte à juger, prompte à croire ou à rejeter, sans toujours chercher à comprendre.
« À la certitude si solidement établie d’hier, on en a substitué une autre. C’est la même machine qui tourne. Elle a seulement changé de sens. »